Guide
Questions à poser à ses parents avant qu'il soit trop tard
14 min de lecture
Les questions arrivent souvent trop tard, ou trop vite : au dessert, devant tout le monde, quand la personne est déjà lasse. Il reste alors des scènes que chacun raconte à sa manière, et plus personne pour dire pourquoi elle a choisi ainsi.
Ce guide rassemble les questions à poser à ses parents. Il sert à recueillir les souvenirs de ses parents : les scènes, et surtout les choix avec leur critère. Les questions à poser à ses grands-parents sont les mêmes, sur une séance plus courte. Une anecdote montre ce qui a eu lieu. Elle ne dit pas ce qui a été pesé, refusé ou tenu. C'est cette part-là, le pourquoi, que l'on peut encore interroger. Le glossaire l'inscrit dans la transmission intergénérationnelle : des savoirs, des valeurs et des mémoires passés à la génération suivante, sous une forme que l'on peut encore questionner.
La dernière section reprend les questions, sans le commentaire, pour les avoir sous les yeux.
Avant de commencer : consentement, cadre, durée
Interviewer ses parents n'est pas leur faire passer un examen. Vous apportez des questions. Ils décident d'entrer dans la conversation, d'en sortir, et de laisser un silence là où vous espériez un récit. Faire parler une personne âgée de ses souvenirs, c'est lui proposer une question et accepter qu'elle n'y entre pas. La pudeur, la fatigue ou la peine sont des raisons d'arrêter. Ce ne sont pas des obstacles à forcer.
- Le motif. Dites pourquoi vous demandez, avant la première question. Vous voulez comprendre un choix. Vous ne venez pas produire un spectacle, ni régler un compte devant un micro.
- Deux accords distincts. L'un pour parler, l'autre pour enregistrer. Le premier peut être donné sans le second. Des notes suffisent. Annoncez ce que vous garderez, et qui pourra l'entendre.
- Le cadre. Un lieu où l'on peut se taire sans public. Prévenez qui sera dans la pièce. Un entretien lancé au milieu d'un repas met la personne devant les autres : refuser devient une scène. Si quelqu'un répond à sa place, adressez-vous à celui ou à celle que vous interrogez. Si la personne veut que l'autre reste, notez qui parle. Ne corrigez pas un souvenir parce qu'un frère le raconte autrement. Le désaccord fait partie du récit. Ne le tranchez pas à sa place.
- Le droit de ne pas répondre. Dites-le à voix haute, y compris si vous vous connaissez depuis toujours. La familiarité ne tient pas lieu d'accord. On peut passer une question, s'arrêter, et demander qu'un passage soit retiré.
- La durée. Convenez d'une fin avant de commencer. La première fois, un seul thème suffit. Arrêtez pendant qu'il reste de l'élan, plutôt que lorsque la personne est vidée. Vous reprendrez un autre jour. Annoncer que l'on va enfin tout raconter transforme la conversation en corvée.
Pour un grand-parent, n'abrègez pas seulement le temps : abrégez aussi le nombre de présents. Ne parlez pas de lui à la troisième personne pendant qu'il est là. Ne chargez pas un enfant de poser une question douloureuse qu'il n'a pas choisie.
La relance tient en peu de mots. Pourquoi celui-là ? Qu'est-ce que vous protégiez ? Qu'est-ce que vous auriez perdu en faisant l'autre choix ? Puis taisez-vous. Si vous racontez à sa place, vous notez votre version.
Les questions de ce guide sont au vouvoiement. Si vous vous tutoyez, gardez le tutoiement. La forme ne doit pas rendre l'entretien étranger.
Ce guide ne remplace pas un avis juridique. Il rapporte ce que les textes disent, et s'arrête où ils s'arrêtent.
L'article 226-1 du Code pénal punit le fait de porter atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui en captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel. Lorsque cet enregistrement a lieu au vu et au su des personnes, sans qu'elles s'y opposent alors qu'elles étaient en mesure de le faire, leur consentement est présumé. L'article 226-2 du Code pénal punit le fait de conserver, de porter à la connaissance du public ou d'un tiers, ou d'utiliser un enregistrement obtenu à l'aide de l'un de ces actes.
L'article 9 du Code civil dispose que chacun a droit au respect de sa vie privée. Il ne détaille pas, pour une voix ou pour des propos recueillis en famille, ce qu'un accord de parler et un accord d'enregistrer couvrent ensuite : une relecture, un envoi, une publication. Ce guide ne le déduit pas.
La règle de la méthode reste celle-ci : pas d'enregistrement caché. Pas de lecture au repas, pas d'envoi à d'autres, pas de publication, sauf demande claire de la personne.
Enfance et origines (questions)
Commencez par un lieu ou une personne, puis demandez ce que cela a décidé. Le détail fait démarrer. Le pourquoi est ce que vous êtes venu chercher. Si la réponse reste une scène, une seule relance, puis le silence.
- Où avez-vous grandi, et qu'est-ce qui, dans ce lieu, vous a formé ?
- Qui vous a élevé, et qu'avez-vous reçu de cette personne que vous avez voulu garder, ou ne pas répéter ?
- Quelle règle de la maison trouviez-vous juste, et laquelle vous semblait injuste, et pourquoi ?
- Pourquoi votre famille est-elle restée, ou partie ?
- De quel jour d'enfance vous souvenez-vous parce que quelqu'un y a fait un choix ?
- Qu'est-ce qu'on ne vous a pas dit, et que vous avez compris plus tard ?
Travail, choix et tournants de vie (questions sur le « pourquoi »)
Le travail est souvent raconté comme une suite de postes. Ce qui se transmet est ailleurs : ce qui a été choisi, ce qui a été subi, ce qui a été refusé, et le critère du refus.
Histoire inspirée de situations réelles. Les personnages et les lieux sont fictifs.
L'extrait a été écrit pour ce guide. Il ne rapporte pas un entretien réel.
Je n'ai pas repris l'atelier. On a dit que je laissais tomber mon père. J'ai refusé parce que nous nous disputions déjà sur chaque commande, et que continuer nous aurait fait du mal à tous les deux. Le métier, je l'aimais. Ce n'est pas le métier que j'ai quitté.
On connaît la contrainte, le critère, et la limite. Sans ces phrases, le refus n'est qu'un fait. Personne, plus tard, ne peut l'interroger.
Si la personne répond par un titre ou une date, demandez ce qu'elle a tenu, ou protégé, dans ce moment-là.
- Quel a été votre premier travail, et pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ?
- Qu'avez-vous accepté parce qu'il le fallait, et qu'avez-vous choisi ?
- Quel refus avez-vous tenu, et qu'est-ce que ce refus protégeait ?
- À quel moment votre vie a tourné, et qu'est-ce qui a pesé, ce jour-là ?
- De quoi êtes-vous satisfait dans ce que vous avez fait ?
- Qu'est-ce que vous ne vouliez pas que ce travail fasse de vous ?
Amour, famille, épreuves
Ces questions touchent ce que la personne peut ne pas vouloir dire, ou pas à vous, ou pas maintenant. Rappelez que l'on peut passer. Ne demandez pas une confession. N'utilisez pas l'entretien pour obtenir un aveu que la famille contourne depuis longtemps. Ce qui doit être dit à un vivant se dit dans une conversation où il peut répondre, pas dans un fichier qui circulera sans lui.
Si une question ne rencontre pas sa vie, passez-la. L'absence d'enfant, de conjoint, ou d'une épreuve que vous ignorez, n'est pas un trou à remplir.
- Avez-vous choisi de lier votre vie à quelqu'un, ou de rompre ce lien, et qu'est-ce qui a pesé ?
- Qu'avez-vous décidé à l'arrivée d'un enfant, et qu'avez-vous dû laisser ?
- Comment un désaccord a-t-il été traversé dans la famille, et que referiez-vous autrement ?
- Dans une épreuve, qu'est-ce qui vous a tenu, et qu'est-ce qui ne vous a pas aidé ?
- Y a-t-il un silence que vous voulez expliquer, ou que vous préférez garder ?
- De qui avez-vous pris soin, et jusqu'où ce soin vous a semblé juste ?
Si la peine monte, arrêtez la question. Proposez une pause. N'enchaînez pas sur un sujet plus dur parce que la personne a les larmes aux yeux. Dites que vous ne garderez pas ce qu'elle vous demande de laisser.
Valeurs et convictions
Une valeur nommée sans situation devient une maxime. Soyez honnêtes ne dit pas à quel moment l'honnêteté a coûté, ni ce qui a été protégé. Demandez le cas. Demandez aussi le moment où le critère a changé. Une formule qui n'a jamais rencontré de fait contraire reste une formule.
- Qu'est-ce qui, pour vous, ne se négocie pas, et dans quelle situation l'avez-vous tenu ?
- Quand avez-vous changé d'avis, et qu'est-ce qui a déplacé votre critère ?
- Que veut dire, pour vous, tenir parole ? Prenez un cas.
- À qui confieriez-vous une chose grave, et à quoi le reconnaissez-vous ?
- Que peut l'argent, selon vous, et que ne doit-il pas décider ?
- Quelle conviction avez-vous reçue, et laquelle avez-vous quittée, et pourquoi ?
Messages pour la suite
Ne commencez pas par là. Ces questions viennent lorsque le reste a été dit, et seulement si la personne veut parler à ceux qui resteront. Vous pouvez aussi les lui laisser par écrit, pour qu'elle y réponde seule, ou qu'elle ne les ouvre pas.
Votre rôle, si elle répond, est de ne pas changer sa phrase en consigne. Un conseil attaché à une scène laisse le jugement à qui aura les faits. Un ordre sans scène le lui retire.
Ces réponses peuvent, si elle le souhaite, nourrir une page qu'elle écrira elle-même. Le guide Testament éthique : exemples et méthode montre comment formuler un critère sans l'imposer. L'entretien ne rédige pas cette page à sa place. Si elle ne veut pas écrire, l'entretien reste un entretien.
- Qu'aimeriez-vous que l'on comprenne de vous lorsque vous ne serez plus là pour le commenter ?
- Quel conseil ne donneriez-vous que dans une situation précise, et laquelle ?
- Qu'est-ce que vous ne voulez pas que l'on prenne pour un ordre ?
- Quelle gratitude n'avez-vous pas dite, et à qui ?
- Qu'est-ce que ceux qui vous suivent ont le droit de ne pas reprendre ?
- Si l'on gardait quelques raisons plutôt que des scènes, lesquelles choisiriez-vous ?
Enregistrer et transcrire sans tout confier au cloud
L'enregistrement n'est pas le but. Des notes datées, avec les mots que la personne a employés pour dire son critère, valent mieux qu'un fichier que personne ne retrouve. La voix garde un ton que la note ne garde pas. Elle ne remplace pas la phrase qui dit pourquoi.
Si vous enregistrez, montrez comment on s'arrête. Rappelez qu'un passage peut être effacé. Nommez le fichier tout de suite : le prénom, la date, le thème. Un nom vague redevient un dossier que l'on n'ouvre plus.
Gardez ce fichier dans un endroit que vous contrôlez, et une seconde copie dans un autre endroit que vous contrôlez aussi, afin qu'un accident n'emporte pas le seul exemplaire. Le principe de souveraineté pose la même exigence pour la mémoire d'une lignée : ne pas la remettre à un service mutualisé dont vous ne tenez pas les clés. Ne laissez pas la seule copie sur un tel service.
Les Archives nationales décrivent la pérennisation comme les activités nécessaires pour garder un accès aux objets numériques, au-delà de la défaillance des supports et des changements techniques. Pour la lisibilité, elles indiquent de conserver les données sur des supports durables et de migrer celles qui reposent sur des supports fragiles : disquettes, disques durs, clés USB. Pour l'intelligibilité, elles indiquent de conserver la capacité de lire les fichiers, et de convertir un fichier dans un autre format lorsque c'est nécessaire pour en garder le contenu. Leur politique des formats, pour les versements qui leur sont destinés, distingue des formats favorisés, acceptés ou refusés. Cette page ne donne pas un format, un support ou un nombre d'années pour un entretien conservé à la maison. Ce guide n'en nomme aucun.
Ces gestes se décident sans nommer un produit. Mettre le texte ou la copie dans une forme qu'une personne pourra ouvrir sans dépendre d'un seul fournisseur. Séparer les deux copies. Indiquer, sur un papier qu'une personne de confiance sait trouver, où est l'enregistrement et qui peut l'entendre. Revenir assez tôt pour remplacer un support qui ne se lit plus.
Transcrivez d'abord le pourquoi : la contrainte, le critère, la limite. Notez les noms, les lieux et les dates sans les rectifier. Marquez ce que vous n'avez pas compris, au lieu de le compléter. Si une autre personne transcrit, il lui faut le même accord, et elle ne garde pas une copie pour elle.
N'envoyez pas le seul enregistrement à un service en ligne pour en obtenir le texte. Gardez-en une copie dans un endroit que vous contrôlez.
La CNIL définit une donnée personnelle comme toute information se rapportant à une personne identifiée ou identifiable, et cite la voix parmi les moyens de l'identifier. Le droit d'être informé prévoit qu'un organisme qui collecte des données personnelles fournisse une notice accessible : l'usage qui en sera fait, les tiers qui y auront accès, la durée de conservation, et la façon d'exercer les droits. Ce guide ne nomme aucun service de transcription, et ne dit pas ce que l'un d'eux conserve, efface ou réemploie. Lisez les conditions d'utilisation et la politique de confidentialité du service que vous choisissez. Si elles ne disent pas qui reçoit le fichier, combien de temps il est gardé, et comment demander qu'il soit retiré, ne le lui confiez pas.
Après l'entretien : classer, légender, faire relire
Le jour même, tant que vous savez encore qui a parlé, notez la date, le lieu, les présents et le thème. Classez par personne, puis par thème. Un seul dossier appelé famille redevient un grenier.
La légende dit ce que le passage explique. Enfance est un tiroir. Elle est restée pour que son père ne soit pas seul le soir est une légende. Écrivez-la avec les mots entendus. Si vous ajoutez ce que vous en pensez, marquez que c'est vous. Ce que vous avez compris n'est pas ce que la personne a dit. S'il y a deux versions, gardez-les toutes les deux, avec le nom de qui parle. Ne les fondez pas en un récit plus lisse.
Relisez-lui le passage, ou relisez-le avec elle. Elle corrige un nom, une date, un motif. Une mémoire que vous arrangez sans elle devient la vôtre. Si elle demande de retirer un passage, retirez-le des notes et des copies, y compris de celles déjà rangées ailleurs.
Ne lisez pas l'entretien au repas suivant. Ne l'envoyez pas. Ne le publiez pas, sauf si elle l'a demandé en sachant à qui. Vous gardez ce qu'elle vous confie. Vous n'en devenez pas l'auteur.
Version imprimable
Les questions ci-dessous sont celles des sections. Un thème par séance. On peut en rayer, on peut s'arrêter. Laissez à côté une ligne pour le pourquoi, avec ses mots, pas avec les vôtres.
Enfance et origines
- Où avez-vous grandi, et qu'est-ce qui, dans ce lieu, vous a formé ?
- Qui vous a élevé, et qu'avez-vous reçu de cette personne que vous avez voulu garder, ou ne pas répéter ?
- Quelle règle de la maison trouviez-vous juste, et laquelle vous semblait injuste, et pourquoi ?
- Pourquoi votre famille est-elle restée, ou partie ?
- De quel jour d'enfance vous souvenez-vous parce que quelqu'un y a fait un choix ?
- Qu'est-ce qu'on ne vous a pas dit, et que vous avez compris plus tard ?
Travail, choix et tournants de vie
- Quel a été votre premier travail, et pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ?
- Qu'avez-vous accepté parce qu'il le fallait, et qu'avez-vous choisi ?
- Quel refus avez-vous tenu, et qu'est-ce que ce refus protégeait ?
- À quel moment votre vie a tourné, et qu'est-ce qui a pesé, ce jour-là ?
- De quoi êtes-vous satisfait dans ce que vous avez fait ?
- Qu'est-ce que vous ne vouliez pas que ce travail fasse de vous ?
Amour, famille, épreuves
- Avez-vous choisi de lier votre vie à quelqu'un, ou de rompre ce lien, et qu'est-ce qui a pesé ?
- Qu'avez-vous décidé à l'arrivée d'un enfant, et qu'avez-vous dû laisser ?
- Comment un désaccord a-t-il été traversé dans la famille, et que referiez-vous autrement ?
- Dans une épreuve, qu'est-ce qui vous a tenu, et qu'est-ce qui ne vous a pas aidé ?
- Y a-t-il un silence que vous voulez expliquer, ou que vous préférez garder ?
- De qui avez-vous pris soin, et jusqu'où ce soin vous a semblé juste ?
Valeurs et convictions
- Qu'est-ce qui, pour vous, ne se négocie pas, et dans quelle situation l'avez-vous tenu ?
- Quand avez-vous changé d'avis, et qu'est-ce qui a déplacé votre critère ?
- Que veut dire, pour vous, tenir parole ? Prenez un cas.
- À qui confieriez-vous une chose grave, et à quoi le reconnaissez-vous ?
- Que peut l'argent, selon vous, et que ne doit-il pas décider ?
- Quelle conviction avez-vous reçue, et laquelle avez-vous quittée, et pourquoi ?
Messages pour la suite
- Qu'aimeriez-vous que l'on comprenne de vous lorsque vous ne serez plus là pour le commenter ?
- Quel conseil ne donneriez-vous que dans une situation précise, et laquelle ?
- Qu'est-ce que vous ne voulez pas que l'on prenne pour un ordre ?
- Quelle gratitude n'avez-vous pas dite, et à qui ?
- Qu'est-ce que ceux qui vous suivent ont le droit de ne pas reprendre ?
- Si l'on gardait quelques raisons plutôt que des scènes, lesquelles choisiriez-vous ?
Une question, un thème, une fin convenue : vous pouvez commencer par là. Si la personne veut ensuite écrire elle-même ce qu'elle tient pour juste, le guide Testament éthique : exemples et méthode est le pas d'après. Si vous voulez en parler avant la première question, la page Contact suffit.